La Région Normandie a initié à Caen en 2018 le Forum mondial Normandie pour la Paix qui réunit chaque année des milliers de jeunes autour des meilleurs experts des relations internationales et des conflits. Dès le début, la construction de la paix entre la Russie et l’Ukraine fut un enjeu fort du Forum, ce qui conduisit à une contribution étroite avec le pôle de recherche du Collège des Bernardins, l’un des principaux lieux de la recherche en Europe sur cette question.
Le 12 mars 2025, la Région Normandie et le Collège des Bernardins ont, à nouveau, joint leurs forces pour organiser une soirée dédiée aux conditions nécessaires pour une paix juste entre la Russie et l’Ukraine. L’actualité internationale, marquée par la prise d’initiative de l’administration américaine pour établir un cessez-le-feu entre les belligérants, rendait nécessaire une réflexion sur les conditions indispensables à la paix d’un point de vue européen. En effet le président Trump n’a pas souhaité associer la France, et moins encore l’Union européenne, à ces négociations. Il était donc urgent de rappeler l’Appel aux Européens « C’est l’heure de l’Europe : ne trahissons pas l’Ukraine ! » publié dans la presse dès décembre 2024 par l’association « Pour l’Ukraine, pour leur liberté et pour la nôtre ».
Au cours de la soirée aux Bernardins, modérée par Valentine Tessier, avocate et chargée de mission aux Bernardins, Pierre Raiman, co-fondateur de « Pour l’Ukraine », a rappelé les 3 principaux points de cet appel. Le premier point demande « d’assurer le financement de l’armement nécessaire, réclamé par Kyiv, en confisquant et transférant à l’Ukraine les 210 Md€ d’avoirs de la Banque centrale de Russie actuellement bloqués en Europe ».
L’ambassadeur de France en Ukraine Gaël Veyssière, tout en rappelant certaines réserves du gouvernement français, a reconnu l’argument moral selon lequel « il est juste de faire payer les reconstructions par l’agresseur et non par le contribuable français ». Pierre Raiman a ajouté que ce respect du droit coutumier ne devrait pas effrayer les pays qui, comme l’Arabie Saoudite, placent leurs avoirs en Europe, tout simplement parce que c’est l’un des lieux les plus sûrs et les plus rentables de la planète. La députée des Yvelines Natalia Pouzyreff, qui a prononcé les conclusions du débat de la soirée, a soutenu cette proposition. Par un concours assez exceptionnel des circonstances, le soir même, elle s’est rendue à l’Assemblée nationale pour voter la « proposition de résolution européenne appelant au renforcement du soutien à l’Ukraine » dont l’article 62.21 invitait « l’Union européenne et ses États membres à utiliser dès à présent les actifs russes gelés et immobilisés, ainsi que les intérêts générés par ces derniers, pour soutenir la résistance ukrainienne et la reconstruction de l’Ukraine ».
La deuxième condition préalable à la paix, selon les 600 signataires de la tribune, est de « protéger le ciel et la frontière Nord de l’Ukraine, en autorisant les Ukrainiens à frapper en Russie, avec les armes que nous leur procurons, tous les sites militaires d'où partent les attaques de Moscou ; en fournissant une quantité significative de batteries et de vecteurs anti-aériens, afin d'arrêter la destruction des infrastructures civiles ; en neutralisant avec le concours de nos forces aériennes et antiaériennes, depuis l’espace européen, les missiles et drones à moyenne et longue portée lancés contre les villes ukrainiennes ».
Un consensus s’est dégagé entre les panelistes pour reconnaître qu’il y avait urgence pour mettre en place une Europe de la défense capable de réagir vigoureusement face à la très réelle guerre menée par la Russie contre l’Ukraine mais aussi, de façon hybride, contre les nations démocratiques. Rappelons en effet que la Russie produit en 3 mois plus d’armes que tous les pays de l’OTAN réunis en un an. Le général Benoît Durieux, ancien directeur de l’IHEDN, convaincu qu’« il ne faut surtout pas céder à la Russie », a rappelé que l’Europe était déjà une force géopolitique et qu’il fallait qu’elle monte en puissance dans les tous prochains mois. L’ambassadeur Veyssière s’est félicité pour sa part que la France fournisse des Mirage 2000 à l’armée ukrainienne qui contribuent déjà à la protection du ciel ukrainien. Il a ajouté que la diplomatie française s’efforçait de recevoir de la part des Etats-Unis des assurances de backstop ou « filet de sécurité » pour les futures forces de maintien de la paix en Ukraine afin de permettre une vraie dissuasion à l’égard de la Russie. Il n’a pas exclu enfin que des pays volontaires, hors cadre OTAN, assurent la protection du ciel ukrainien à partir des bases présentes en Pologne ou en Roumanie.
La troisième exigence des signataires de l’Appel aux Européens est de refuser tout accord de cessez-le-feu qui ne prenne pas en compte « la dimension humaine - et pas seulement territoriale - de l’invasion russe : aucun Ukrainien ne doit être retenu contre son gré en Russie ou dans les territoires occupés. Le retour en Ukraine des populations déportées par l’armée russe, dont des dizaines de milliers d’enfants kidnappés, n’est pas négociable ; la sécurité de l’Ukraine, à laquelle ne peut être imposé le statut d’État démilitarisé ou neutre. Les pays membres de l'OTAN doivent l’inviter à les rejoindre, comme le demande Kyiv, et étendre la protection de l’Alliance aux territoires sous contrôle ukrainien dès 2025 ».
Sur ce point François-Xavier Priollaud, vice-président de la région Normandie, a expliqué que « l’Ukraine est la conscience de l’Europe, la raison d’être du projet européen ». En raison du même idéal humaniste et démocratique porté par les Ukrainiens et les pays de l’UE, il y a, selon lui, une exigence absolue de solidarité, « sinon l’Union européenne peut se déliter ». La communauté de destin entre tous les Européens face aux empires qui la menacent doit conduire à un effort de solidarité. Si les Etats-Unis refusent d’intégrer l’Ukraine dans l’OTAN alors, selon M. Priollaud, il convient de donner des conditions de sécurité à l’Ukraine de façon crédible. Ceci suppose un réarmement moral et militaire très rapide. Ceci implique dans la pratique de dépasser le blocage de l’unanimité de la politique extérieure commune des pays de l’UE, notamment dans le domaine des sanctions. Ce qui, in fine, signifie de passer de « l’illusion des souverainetés nationales au partage de la souveraineté européenne et des garanties de sécurité dont chaque Etat aura besoin ».
Conscient également du peu de chances actuellement de l’Ukraine d’intégrer l’OTAN en raison de l’opposition américaine, Pierre Raiman a repris pour sa part l’initiative franco-britannique d’une coalition de pays volontaires et capables en mesurer de soutenir l’armée ukrainienne dans la durée et de surveiller l’éventuel cessez-le-feu à venir. Il a également insisté sur le fait que la Russie n’est pas un pays autocratique comme un autre. Selon lui, « la Russie nourrit un projet totalitaire » qui réprime férocement sa propre société, souhaite éradiquer toute indépendance Ukraine et détruire le projet européen. C’est la raison pour laquelle la question de l’échange des prisonniers et du retour des 19 388 enfants ukrainiens enlevés du territoire doit être brandie comme un point intangible de défense de l’identité humaniste européenne.
Natalia Pouzyreff a conclu la soirée en disant qu’il fallait soutenir militairement les Ukrainiens, « jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la victoire, telle que nous la verrons pour eux », afin de ne pas permettre à la Russie de réclamer une « victoire » en toute impunité. Ceci implique, contre le vœu des extrêmes en France, d’intégrer dès que possible l’Ukraine au sein de l’Union européenne.