Combats entre forces armées birmanes et Karen de la KNLA pour le contrôle de l'autoroute AH1- Copyright : https://www.flickr.com/photos/prachatai/
Rédigé par Olivier Guillard, Chercheur associé à l'Institut d'études de géopolitique appliquée, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal – UQAM), directeur de l'Information chez CRISIS24

En ce printemps 2025 résonnant en Asie-Pacifique (notamment) du tumulte assourdissant des différends interétatiques, des bruits de botte et des déclarations martiales belliqueuses (Inde – Pakistan ; détroit de Taiwan ; péninsule intercoréenne ; mer de Chine du Sud), dans cette abondante actualité régionale crispée et préoccupante, on en viendrait presque à oublier qu’une guerre civile éreinte depuis quatre longues années une population de plus de 50 millions d’individus, à la jonction du Sud-Est asiatique, du sous-continent indien et du monde chinois : la Birmanie d’Aung San Suu Kyi, aux prises depuis le coup d’état militaire du 1er février 2021 avec une implacable junte militaire[1] faisant peu cas du sort de ses administrés et de l’image extérieure du pays, subit pourtant, loin des projecteurs et des grands titres de la presse internationale[2], un chaos de tous les instants, du nord (Etat Kachin) au sud (région de Tanintharyi), d’ouest (Arakan) en Est (Etats Shan et Karen[3]). Dans une relative indifférence extérieure consternant au plus haut point la population birmane, très majoritairement favorable aux hérauts de la démocratie (dont la Ligue nationale pour la démocratie[4] ou encore le National Unity Government[5]), s’estimant à juste titre sans doute quelque peu délaissée sinon abandonnée, du lointain Occident démocratique (Europe, Amérique du Nord) notamment.

De fait, si l’attention du concert des nations s’est à nouveau portée fin mars au chevet de cette nation bouddhiste (88 % de la population) aux 135 groupes ethniques différents, à la faveur du plus violent et destructeur séisme à frapper ce pays en développement d’Asie du Sud-Est depuis un siècle[6], un mois plus tard (début mai), l’engouement originel (large couverture médiatique, assistance humanitaire d’urgence, pression sur le régime militaire) a déjà dans une grande mesure fait long feu ; sans surprendre l’observateur, quand bien même les besoins d’assistance à ce pays sinistré par la violence des hommes (en uniforme) et celle de la nature demeurent considérables, à l’image notamment des destructions impressionnantes observées dans l’austère capitale administrative et bastion de l’armée Naypyidaw (littéralement ‘’la demeure des rois’’ en birman).

En ce printemps 2025 comme par le passé (on pense ici notamment au passage dramatique du cyclone Nargis en 2008 sur l’ouest birman et à ses 140 000 victimes), les connaisseurs de ce pays indépendant (du Royaume uni) depuis 1948 et depuis lors très largement tombé sous la coupe des généraux (entre 1962 et 2011 ; puis à nouveau depuis 2021) – ce malgré les évidentes appétences populaires pour la règle démocratique – n’ont guère été pris de court par le retrait rapide de la Birmanie du radar de l’actualité internationale, de cette présence trop éphémère consécutive au drame humain narré plus haut. A Paris, Caen, Genève ou Montréal, qui se soucie seulement aujourd’hui du non-respect (dès la 1ère heure !) par la junte du cessez-le-feu[7] proposé au surlendemain du tremblement de terre, et de l’intensification ces dernières semaines (dans les régions de Sagaing et de Mandalay, dans les Etats Shan, Kachin, Karen et en Arakan) des frappes de l’armée de l’air birmane sur les positions de ses adversaires déterminés du moment, qu’il s’agisse de la noria de groupes ethniques armés[8], de la galaxie aujourd’hui exponentielle de milices citoyennes locales pro-démocratie (les désormais People’s Defence Forces ou PDF) essaimées sur l’ensemble du territoire birman et hostiles au régime militaire, quand ce n’est pas la population civile qui fait les frais de la fuite en avant de la junte et de son recours désormais systématique à l’appui aérien lorsqu’elle rencontre quelque farouche résistance locale[9].

Plutôt que rechercher une sortie de crise honorable, de privilégier la voie de la négociation et l’intérêt général – dans une nation ou les soutiens de la cause démocratique civile se comptent par dizaines de millions – et tenter de s’asseoir autour d’une table avec les représentants de la résistance et le National Unity Government pour œuvrer à un apaisement nécessaire (dans un pays rendu quasi-exsangue par quatre années d’hostilités, de drames et de mauvaise gouvernance en tout genre), le State Administration Council (SAC ; le nom officiel du régime militaire actuel) privilégie sans surprise sa feuille de route, fait la sourde oreille aux récriminations et sanctions du concert des nations, bien à l’abri derrière les paratonnerres diplomatiques, économiques et militaires (fourniture de matériels militaires) déployés par Pékin et Moscou, toujours proches sinon prévenants avec les généraux birmans.

La Chine, en sa qualité de voisine directe (2129 km de frontière terrestre commune via le Yunnan) du patient birman, de 1er partenaire à l’export et à l’import et de 1er investisseur, d’incontournable interlocutrice du spectre transversal des acteurs birmans (militaires, responsables politiques pro-démocratie, groupes ethniques armés, etc.), occupe une place centrale dans la configuration birmane du moment ; pour Pékin, l’inclusion de cette nation du Sud-Est asiatique dans son ambitieuse Belt & Road Initiative (BRI ; la ‘’nouvelle route de la soie’’) et le financement d’une foultitude de couteux projets énergétiques (gazoduc et oléoduc reliant la côte arakanaise au Yunnan chinois), d’infrastructures de transports et autres port en eau profonde et zones économiques spéciales, lui octroie presque mécaniquement une sorte de droit / devoir d’ingérence – Pékin préfère parler de médiation et d’assistance au développement … -, pour protéger ses actifs et ses intérêts dans ce pays en ébullition ; peu important la nature du régime au pouvoir à Naypyidaw (civile ou militaire)… Cette immixtion tous azimuts[10] n’est pas du goût de tous les Birmans, tant s’en faut, ceux-ci voyant avant tout dans ce médiateur ‘’intéressé’’ un hégémon s’encombrant de peu de scrupules, n’ayant cure du quotidien de l’homme de la rue, focalisé prioritairement sur ses intérêts stratégiques dans le pays.

Ereintée mais déterminée, bien décidée à en finir une bonne fois pour toutes – et quoi qu’il lui en coûte – avec la férule de généraux sans état d’âme assimilés à des despotes prédateurs méprisant le petit peuple, la population birmane courbe le dos mais ne plie pas, soutient de mille manières le mouvement de désobéissance nationale initié par le NUG peu après le coup d’état de février 2021 ; chaque mois plus nombreux, étudiants, paysans, infirmières, commerçants, enseignants voire également policiers et soldats rejoignant les rangs audacieux de cette résistance de l’ombre ou des People’s Defence Forces. Ces deux dernières années, cette résistance pro-démocratie multiforme s’est considérablement professionnalisée dans son approche frontale, sur le terrain des combats, faisant reculer les forces de la junte sur une multitude de front, s’emparant de plusieurs centaines postes militaires et de dizaines de villages et de centres urbains, au point que les observateurs sur le terrain (cf. BBC) estimaient fin avril que cette résistance anti-junte contrôle aujourd’hui environ deux fois plus de territoire que l’armée au service du SAC…

Pour autant, l’austère senior-general Min Aung Hlaing est loin de considérer que l’avenir de la junte au pouvoir est à terme compromis ; aucunement. Et ce dernier d’asséner ces derniers mois à la population qu’un scrutin parlementaire sera organisé – dans les régions où la situation sécuritaire l’autoriserait bien sûr… - en décembre 2025 et janvier 2026 ; des élections auxquelles la majorité des principaux partis politiques pro-démocratie (cf. LND d’Aung San Suu Kyi) tourneront le dos, déniant avant l’heure toute crédibilité au suffrage. Idem pour l’Union Européenne et nombre de démocraties occidentales préférant suggérer aux hommes en uniforme de remiser leur arsenal et leurs offensives meurtrières, en ces temps post-séisme difficiles, au profit de discussions de paix avec les partisans d’une Birmanie libérée du joug des généraux.

Il est hélas à craindre que cet appel à l’apaisement et à la désescalade reste à court terme lettre morte, quand bien même - il est toujours permis de garder espoir sinon de rêver – une communauté internationale enfin plus incisive et unie s’entendrait pour peser plus efficacement sur les épaules des officiers supérieurs birmans et contraindre ces derniers à envisager un calendrier de retrait, prélude au retour ardemment souhaité de la paix en ces terres sud-asiatiques imprégnées de bouddhisme.

Olivier Guillard

[1] Aux ordres du senior-général … et 1er ministre Min Aung Hlaing.

[2] Il est vrai accaparée en partie par une kyrielle d’autres maux tout aussi graves ou plus sur les marges orientales de l’Europe ou au Moyen-Orient.

[3] The Irrawaddy, 2 mai 2025.

[4] LND de la prix Nobel de la paix 1991 Aung San Suu Kyi (80 ans le mois prochain), l’icône nationale de la cause démocratique emprisonnée depuis février 2021 et non réapparue en public depuis lors.

[5] NUG, gouvernement civil pro-démocratie parallèle, soutenu par une majorité de Birmans.

[6] Le 28 mars 2025, un tremblement de terre de magnitude 7,7 sur l’échelle de Richter frappe le centre du pays (région de Mandalay, second centre urbain du pays), occasionnant des dommages considérables aux habitations et aux infrastructures et un bilan humain très lourd (près de 4000 morts et disparus).

[7] Lequel a pris fin le 30 avril ; dès le 1er mai, le 1er ministre malaysien demandait sa prolongation ; sans être entendu de la junte qui au contraire, bombarde sans retenue les régions de Sagaing et Mandalay, les plus touchées par le séisme du 28 mars…

[8] cf. tels ceux réunis dans la Brotherhood Alliance regroupant l’Arakan Army (AA), la Kachin Independence Army (KIA), la MNDAA et la Ta’ang National Liberation Army (TNLA).

[9] The Irrawaddy, 29 avril 2025.

[10] cf. c’est sur la pression pour le moins insistante de Pékin que le groupe ethnique armé MNDAA (Myanmar National Democratic Alliance Army) s’est retiré le 21 avril de Lashio, la capitale de l’Etat Shan, au profit de la junte.