Hydro power plant near Basum Tso lake in Tibet, China Par vladimir zhoga
Rédigé par Olivier Guillard, Chercheur associé à l'Institut d'études de géopolitique appliquée, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal – UQAM), directeur de l'Information chez CRISIS24

Au pays des neiges (Tibet), depuis début juillet, les ‘célébrations’ et autres événements notables se succèdent ; sans être nécessairement liés de quelques manières que ce soit, pour dire le moins. Et considérer que le détail bigarré de cet inhabituel maelstrom ne soulève pas le même enthousiasme auprès de la population tibétaine – ce qui n’aura pas échappé au président Xi Jinping lors de sa visite ‘surprise’ à Lhassa le 20 août … - que des autorités centrales chinoises, relève de l’euphémisme de l’été.

90e anniversaire du Dalaï-Lama, année de la compassion : des ‘non-événements’ selon Pékin 

Le 5 juillet, le Dalaï-Lama, chef spirituel du bouddhisme tibétain et porte-voix sans égal de la communauté tibétaine (au Tibet, en Inde[1] et au-delà), débutait depuis Dharamshala (Inde du Nord) 365 jours de célébrations et festivités jalonnant son 90e anniversaire, dans le cadre de l’année de la compassion. A Lassa, si la population tibétaine – sous l’étroite surveillance imposée par Pékin – fut contrainte de vivre cet anniversaire dans la plus stricte discrétion (sous peine de sanctions pour les contrevenants), la diaspora multiplia les cérémonies, relayées et partagées à l’occasion par une kyrielle de personnalités internationales[2] proches de Sa Sainteté. Pour le plus grand bonheur de l’auguste prix Nobel de la paix (1989).

2 500 km vers le nord-est, dans la capitale du nord (Pékin), l’enthousiasme des fidèles de celui qui choisit le chemin de l’exil 66 années plus tôt avait peu de chance de se frayer un chemin vers les couloirs du pouvoir. Après avoir préparé à sa façon ce moment difficile (en renforçant plus encore[3] les filtres de surveillance, de contrôle et de gestion des foules), le gouvernement chinois préférait porter le regard sur la date du 9 septembre, cochée avec plus d’entrain sur son calendrier politique.

Région autonome du Tibet : un 60e anniversaire laissant perplexe

Le 9 septembre 2025, le gouvernement central chinois célèbrera – à la grande différence de la population locale tibétaine…- le 60e anniversaire de la création de la Région autonome du Tibet (RAT).

’Pour nos frères et sœurs au Tibet, les soixante dernières années ont été marquées par une succession de calamités. Au lieu de forcer les Tibétains à faire preuve de gratitude, la Chine doit changer de cap et faire passer les intérêts du peuple tibétain avant son besoin compulsif de pouvoir et de contrôle’’[4] suggère Tencho Gyatso, président d’International Campaign for Tibet[5] (ICT). 

Un mois avant cette célébration amère, ICT passait en revue les (fausses) promesses, manquements, aberrations et effroyables conséquences pour la population tibétaine, son héritage culturel et religieux, pour le si sensible pays des neiges, de l’occupation chinoise depuis lors, rappelant que les promesses de Pékin d’autonomie régionale, de liberté de croyance religieuse, de développement des langues tibétaines, furent immédiatement foulées au pied par les autorités. ‘’Au cours des soixante dernières années, la ‘région autonome du Tibet’ a été le théâtre de la destruction quasi totale du bouddhisme tibétain pendant la ‘Révolution culturelle’, d'un retard de développement par rapport aux provinces chinoises, du déplacement forcé des nomades tibétains, de restrictions sévères imposées au bouddhisme tibétain qui se poursuivent encore aujourd'hui, et d'efforts continus visant à remplacer l'usage quotidien des langues tibétaines par le mandarin’’ égrène Tencho Gyatso, plus navré que surpris par le cours des choses depuis 1965. Affligé, mais non résigné, comme une majorité de Tibétains, dont la résilience n’est plus à démontrer. 

D’un monstre (hydroélectrique) à un autre

Plutôt que d’évoquer en des termes respectueux le 90e anniversaire du Dalaï-Lama, la ‘’nouvelle cité interdite’’ (le gouvernement central chinois) a, comme il se doit, préféré porter son choix sur une stratégie estivale tibétaine offensive, dénigrante, confondante à plus d’un titre. 

En intensifiant sa campagne de sinisation ; en verrouillant plus encore (est-ce donc seulement possible…) la surveillance[6] de la population tibétaine de la RAT et des provinces ‘chinoises’ voisines, afin de prévenir toute velléité de célébration. En ‘accompagnant’ ce tour de visse d’une cohorte de mesures destinées à bien marquer les esprits (tibétains), à ne laisser de place ni au doute, moins encore à l’espoir : telle cette annonce le 7 août décrétant que le tibétain n’est plus désormais une matière obligatoire aux examens, excluant de facto les Tibétains de l'accès à l'enseignement supérieur national.

En attaquant ensuite le chef spirituel du bouddhisme tibétain pour lui dénier le droit de désigner (après sa disparition, par le truchement du Gaden Phodrang Trust[7]) son successeur réincarné (le futur 15e Dalaï-Lama), pour mieux s’en approprier (au prix de contorsions historiques multiples ne trompant personne) le processus de sélection[8].

Enfin, en annonçant mi-juillet le début des travaux (région de Nyingtri ; 400 km à l’ouest de Lassa) de ce qui deviendra alors le plus démesuré de tous les barrages hydroélectriques jamais conçus et érigés par les ingénieurs chinois ; et tant pis si la population locale n’a guère été consultée sur l’opportunité de ce projet pharaonique[9], si une masse considérable d’individus (1,2 million d’habitants selon ICT[10]) sera déplacée pour permettre sa réalisation. Peu importe également que le site retenu soit situé dans une zone sismique très active[11] (à l’intersection de deux zones de suture tectoniques), que des doutes se font déjà jour quant à son impact sur l’écosystème alentour (destruction de faunes et flores locales), et que le détail de ses caractéristiques techniques demeure flou. Enfin, que le fort dispendieux édifice (de l’ordre de 170 milliards de dollars[12] selon Pékin) sur le fleuve Yarlung Tsangpo aura d’innombrables conséquences (humaines, environnementales, économiques … et sécuritaires) pour les nations en aval (Inde[13] et Bangladesh : soit une population combinée de 1,7 milliard d’individus) profitant elles aussi de cette généreuse manne hydrique prenant sa source sur le 3e Pole.

Capacités hydroélectriques et impacts géopolitiques

A priori, le titanesque chantier du barrage de Motuo[14] (région de Nyingtri) prévoit la construction en cascade de cinq centrales hydroélectriques. Situé à 1500 m d’altitude au fond d'un canyon, en contrebas du Namcha Barwa (7 800 m ; un des vingt plus hauts sommets montagneux du globe), le barrage profitera d'un dénivelé de 2 500 m sur une distance réduite (50 km)[15], précipitant les eaux du fleuve sur des turbines au format inédit, juste avant de traverser la frontière et de gagner l’Arunachal Pradesh. L’Arunachal Pradesh, un des 28 Etats indiens, internationalement reconnu comme tel, … mais revendiqué par la Chine qui lui attribue unilatéralement à dessein le nom de Tibet du Sud… Or, la région de Nyingtri confine avec la Line of Actual Countrol (LAC), démarquant, dans le contentieux frontalier sino-indien, le territoire sous contrôle indien du territoire administré par Pékin.

Mega barrage chinois au Tibet Source : France 24, 24 juillet 2025.

Figure 1 - Source : France 24, 24 juillet 2025.

Ce projet paré de toutes les vertus selon Pékin s’intègre à sa controversée Belt and Road Initiative (BRI) ; à sa (dé)mesure, il met en évidence la manière dont les infrastructures majeures érigées à marche forcée – au Tibet[16] et ailleurs - sont utilisées comme un instrument de politique étrangère au service de ses desseins géopolitiques[17].

Un ‘marketing vert’ peinant à convaincre

Les autorités de l’énergivore et water-stessed[18] 2e économie mondiale justifient ce projet comme la solution verte répondant à leurs besoins énergétiques exponentiels, permettant de s’émanciper de la dépendance au charbon et de se rapprocher de l’objectif de neutralité carbone. Pour Pékin, cette initiative stimulera mécaniquement le développement des ressources énergétiques solaires et éoliennes alentours, donnant vie à une base énergétique vertueuse combinant l’hydraulique, l’éolien et le solaire…

Fin 2024, le gouvernement chinois assurait avec légèreté aux nations voisines concernées que cet ambitieux projet n'aurait aucun "impact négatif" en aval, et, allant de soi, que" la communication avec les pays riverains serait maintenue (à ce propos)".[19] Ainsi que le relève un chercheur du Tibet Policy Institute, avec plus de gravité, une fois arrivé sur le sol indien, le Yarlung Tsangpo devenu Brahmaputra ‘’irrigue de vastes étendues des plaines septentrionales de l'Assam avant d'entrer au Bangladesh et de se jeter dans le golfe du Bengale. Ce fleuve n'est pas seulement un cours d'eau, il a façonné la démographie, l'économie, la culture, la flore et la faune des communautés riveraines qui vivent en aval, en Inde et au Bangladesh. Toute action unilatérale sur le fleuve représente un risque grave pour la stabilité régionale’’.[20] Rien de moins ; mais trop peu pour émouvoir de quelque manière que ce soit Pékin.

Quand Pékin fait l’unanimité à ses dépends

Les avis (non-pékinois) convergent à ce propos : pour le CSIS de Washington, ‘’La Chine est en train de redéfinir fondamentalement les infrastructures comme un outil de coercition. Sous le couvert du développement économique et de l'amélioration de la connectivité, le Parti communiste chinois (PCC) est en train de construire une architecture coercitive à travers tout le plateau tibétain’’[21].  Selon les spécialistes de The Borderlens, ‘’Au-delà des impacts environnementaux, ce contrôle confère également à la Chine un levier géopolitique important sur l'Inde et le Bangladesh, transformant l'eau en un outil potentiel d'influence stratégique dans la diplomatie et la sécurité régionales’’[22]. Enfin, pour le Lowy Institute australien, ‘’Le contrôle des fleuves provenant du plateau tibétain donne à la Chine une « emprise » sur l'économie indienne, renforçant les craintes que l'eau devienne une arme stratégique.’’[23] 

Un son de cloche convergeant parlant aux pays riverains du fleuve Mékong[24] (Cambodge, Laos, Vietnam), multipliant – sans rien obtenir en échange, ni excuse, ni compensation quelconque – les mots durs à l’encontre de la noria de barrages hydroélectriques érigés par d’insatiables ingénieurs chinois mettant à l’agonie (au point de l’assécher ; et donc d’affecter plusieurs dizaines de millions d’individus) l’autrefois impétueux Mékong (pourtant 10e fleuve au monde par son débit).

Xi Jinping à Lhassa, la surprise (bien) plus que l’enthousiasme

Mardi 20 août, Lhassa et son million d’habitants ont connu une impromptue montée de fièvre et d’agitations avec la visite surprise du président chinois Xi Jinping et d’une escouade nourrie de responsables pékinois, que des banderoles, des drapeaux et des couleurs à la gloire du pouvoir central accueillaient solennellement, sans chaleur, en amont du 60e anniversaire de la création de la Région autonome du Tibet (RAT). L’exaltation très discrète de la population locale se mariait fort bien avec le propos éloquent du visiteur de Pékin : ‘’Pour gouverner, stabiliser et développer le Tibet, la première chose à faire est de maintenir la stabilité politique, la stabilité sociale, l'unité ethnique et l'harmonie religieuse’’. On a connu des envolées plus inspirées pour susciter un accueil local plus chaleureux. Et le Secrétaire général du Parti communiste chinois de poursuivre son propos ‘enjoué’ en complimentant les autorités locales pour leur ‘’implication dans la lutte acharnée contre le séparatisme’’ ; avant de rappeler (si besoin était) à l’audience au garde à vous que la feuille de route pékinoise pour la RAT et ses habitants consistait à intégrer les Tibétains dans la langue, la culture et les valeurs officielles chinoises[25] ; sans mot dire, s’entend.

Pour le gouvernement tibétain en exil, le second déplacement à Lhassa de Xi Jinping (depuis son accession au pouvoir en 2012) se lit comme l’énième tentative de Pékin de « légitimer son occupation du Tibet ». 

7 octobre 2025 : célébrations … ou contestation ?

Le 7 octobre 1950, un an tout juste après la proclamation de la République populaire de Chine (1er octobre 1949), alors que la guerre de Corée focalise depuis un trimestre[26] l’attention du concert des nations, sur l’ordre de Mao Zedong, les troupes chinoises arrivent en nombre pour ‘’la libération pacifique du Tibet’’ ; une invasion véritable ne disant pas son nom mais ne trompant personne.

Le 7 octobre 2025, en cette année de compassion (pour la population bouddhiste tibétaine), Pékin aurait-elle l’audace de commémorer le 75e anniversaire de ces événements dont les maux multiples et infinis se répercutent jusqu’à ce jour sur ces hauts plateaux ?

Hydropower dams in Tibet

Figure 2 - Source : International Campaign for Tibet (ICT), 3 décembre 2024.

 

Olivier Guillard
 


[1] Pays abritant la plus importante communauté tibétaine exilée.

[2] De Barack Obama à Richard Gere.

[3] Un exercice pas simple en soi tant chaque centimètre carré de Lassa et chacun de ses habitants est soumis à une surveillance de tous les instants.

[4] International Campaign for Tibet (ICT), le 6 août 2025.

[5] Association à but non lucratif enregistrée auprès du Département de la justice américain, ICT se présente comme suit : ‘’En tant que plus grand groupe de soutien au Tibet au monde, nous aidons les Tibétains dans leur lutte pacifique pour la démocratie et les droits de l'homme et cherchons à préserver l'ancienne culture de sagesse du Tibet’’.

[6] TibetanReview.net, 2 août 2025.

[7] Une entité dirigée par le bureau du Dalaï-Lama.

[8] ‘’Chinese governement has ‘final say’ in Dalai Lama reincarnation, CPC’, Tibet official says’’, The Straits Times, 5 août 2025.

[9] Censé délivrer annuellement 60 gigawatts ; peu ou prou ce que génère le parc nucléaire français dans son ensemble (63 GW).

[10] ICT, 5 décembre 2024.

[11] Cf. séisme (magnitude 8,6) à Metok en 1950 ; séisme de magnitude 6,9 à Nyingtri en 2017. Depuis l’an 2000, plus de 800 événements sismiques (magnitude supérieure ou égale à 3) ont été répertoriés dans la région (source USGS).

[12] Soit à peu de choses près le PIB du Laos.

[13] Où le fleuve prend le nom de Brahmapoutre. Pour devenir ensuite la Jamuna en s’écoulant au Bangladesh. 

[14] Egalement appelée Metok ou Metog. Voir carte n°1.

[15] La Tribune, 12 février 2025.

[16] Dans son rapport de décembre 2024 intitulé Chinese hydropower : damning tibet’s culture, community, and environment, ICT comptabilise depuis l’année 2000 la construction (effectuée ou en instance de l’être) sur le plateau tibétain de près de 200 projets hydroélectriques. Voir détails sur la carte n°2.

[17] ‘’China’s Strategy to Escalate Water War Over Tibet’s River’’, Tibet.net, 4 août 2025.

[18] Soumise à un stress hydrique.

[19] Géo, 21 juillet 2025.

[20] Tibet.net, 6 août 2025.

[21] ‘’China’s Gray-Zone Infrastructure Strategy on the Tibetan Plateau: Roads, Dams, and Digital Domination’’, CSIS, 4 juin 2025.

[22] Tibet.net, 2 août 2025.

[23] Central Tibetan Administration, 4 août 2025.

[24]Le Monde, 16 août 2025.

[25]The New York Times, 20 août 2025.

[26] Débutée le 25 juin 1950.