
En écho au mouvement Stand Up for Science qui s’organise aux États-Unis pour défendre la liberté académique, un appel à la mobilisation en France a été lancé pour le vendredi 7 mars. Des conférences, des rassemblements et des marches sont organisés un peu partout dans le pays, à l’initiative de scientifiques réunis derrière la bannière Stand Up for Science France. The Conversation est depuis ses débuts engagé aux côtés de celles et ceux qui font avancer la recherche.
Le 7 mars a été reconnu comme le « Jour du mouvement Stand Up for Science », lancé en 2017 en réponse aux actions anti-science de la première administration Trump. Sous la seconde, les attaques contre les scientifiques et la recherche scientifique se sont intensifiées au point qu’il est justifié aujourd’hui de parler d’un véritable coup d’État contre la science elle-même.
Alors que Donald Trump est souvent présenté comme un homme versatile, ses politiques dans ce domaine ont suivi une trajectoire cohérente. Sa nouvelle administration a une fois de plus « déclaré la guerre » à l’élaboration de politiques nationales fondées sur des preuves scientifiques et à la diplomatie scientifique dans les affaires étrangères, comme en témoignent plusieurs actions déjà menées.
En effet, immédiatement après son entrée en fonctions, Donald Trump a publié des décrets gelant ou annulant des dizaines de milliards de dollars de financement de la recherche. Tous les projets de la National Science Foundation ont été interrompus dans l’attente d’un examen, tandis que les National Institutes of Health (NIH) risquent d’être suspendus.
Le premier jour de son deuxième mandat, Donald Trump a aussi, par décret, retiré les États-Unis de l’Accord de Paris et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), et ordonné l’examen approfondi de 90 % des projets financés par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). Ces mesures marquent un recul majeur de la diplomatie en matière de climat et de santé mondiale.
Les agences fédérales et les universités sont dans la tourmente, laissant des milliers d’enseignants-chercheurs dans l’incertitude, face à un gel des financements dicté par des considérations politiques.
La mobilisation Stand Up for Science 2025 a pour objectif de réclamer le rétablissement du financement fédéral de la recherche et la fin de la censure gouvernementale et de l’ingérence politique dans la science.

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Les États-Unis, superpuissance scientifique mondiale (pour l’instant) incontestée
L’administration Trump n’est pas le seul gouvernement de la planète à s’en prendre aux universitaires, mais de telles actions sont particulièrement frappantes de la part de la première superpuissance scientifique mondiale. La situation est d’autant plus préoccupante que les décisions prises aux États-Unis ont souvent un fort effet d’entraînement sur les politiques des autres régions dans les années qui suivent.
Aucune des deux superpuissances scientifiques mondiales - Washington et Pékin - ne défend aujourd’hui la liberté académique. Coincés entre ces géants scientifiques rivaux, à la fois partenaires et concurrents, la « vieille » Europe et les pays partageant les mêmes valeurs restent les seuls acteurs capables de définir de nouvelles normes en matière de liberté académique.
Un prix Nobel pour la liberté académique
Une étape décisive vers sa protection juridique serait la reconnaissance formelle du rôle fondamental de la liberté académique par les comités Nobel de la paix et de la science, à la fois pour garantir l’excellence scientifique et en tant que pilier des sociétés libres et démocratiques.
Au cours de la dernière décennie, l’association Scholars at Risk (SAR) a documenté un déclin mondial de la liberté académique dans son rapport annuel Free to Think. L’édition 2024 met en lumière des situations particulièrement alarmantes dans 18 pays et territoires (dont les États-Unis), qui ont enregistré en une année 391 attaques contre des universitaires, des étudiants ou des institutions dans 51 régions.
Les données de l’Indice de liberté académique de Berlin confirment que plus de la moitié de la population mondiale vit dans des régions où la liberté académique est soit totalement, soit sévèrement restreinte. Certaines des situations les plus préoccupantes s’observent dans des écosystèmes scientifiques émergents tels que la Turquie, le Brésil, l’Égypte, l’Afrique du Sud ou l’Arabie saoudite. La tendance générale est à la détérioration : seuls 10 pays sur 179 ont vu leur situation s’améliorer, tandis que les régimes démocratiques sont de plus en plus touchés.
La liberté académique dans l’Union européenne reste relativement élevée par rapport au reste du monde. Cependant, neuf États membres de l’UE se situent en dessous de la moyenne régionale, et dans huit d’entre eux, elle a reculé au cours de la dernière décennie. La Hongrie affiche le niveau le plus bas des pays de l’UE, et se classe parmi les 20 à 30 % les plus bas au monde. Des lois récentes ont aussi affaibli l’autonomie des universités dans le reste de l’UE : autonomie financière en Autriche, en Italie, au Luxembourg, aux Pays-Bas et en Slovaquie ; autonomie organisationnelle en Slovénie, en Estonie et au Danemark ; autonomie en matière de personnel en Croatie et en Slovaquie ; et autonomie académique au Danemark et en Estonie. En outre, le premier rapport du Parlement européen sur les libertés académiques (2023) met en évidence les menaces émergentes en France - politiques, éducatives et sociétales - qui ont un impact sur la liberté de recherche, d’enseignement et d’étude.
La liberté académique, un droit professionnel accordé à quelques-uns au bénéfice de tous
La liberté d’expression, pilier fondamental de la liberté académique, est depuis longtemps établie comme un droit humain, surmontant des siècles de censure et de contrôle autoritaire. En revanche, la liberté académique est un principe plus récent, qui accorde aux universitaires - reconnus par leurs pairs - le droit et la responsabilité de rechercher et d’enseigner librement pour faire progresser la connaissance. À l’instar de la liberté de la presse pour les journalistes, il s’agit d’un droit accordé à quelques-uns pour le bénéfice de tous.
Trouvant son origine dans l’Europe médiévale, la liberté académique est passée d’un privilège accordé aux étudiants du Quartier latin à un principe reconnu dans les cadres internationaux des droits humains. Elle a acquis une dimension collective et concrète à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, avec l’avènement de l’université moderne.
Wilhelm von Humboldt, fondateur de l’université publique moderne de Berlin (1810), a formulé le concept de « liberté de la science » (Wissenschaftsfreiheit), plus tard inscrit dans la Constitution de Weimar de 1919, qui déclarait que « l’art, la science et l’éducation sont libres ». L’essor des universités américaines à la même époque a remodelé le concept, donnant naissance à la « liberté académique professionnelle ». Celle-ci a été formalisée dans la Déclaration de principes de 1915 sur la liberté académique et la titularisation de l’Association américaine des professeurs d’université, qui affirmait que le devoir premier de l’universitaire consistait à rechercher et à établir la vérité. Bien que ses racines se trouvent en Allemagne, la liberté académique est finalement devenue une pierre angulaire du discours universitaire américain.
Aux États-Unis, la liberté académique puise ses fondements dans diverses sources, sa protection variant en fonction de la loi des États, des coutumes, des pratiques institutionnelles et du statut des établissements d’enseignement supérieur. Toutefois, les arrêts de la Cour suprême des États-Unis ont progressivement renforcé son fondement constitutionnel, en particulier après l’époque du maccarthysme, en invoquant le premier amendement de la Constitution, qui garantit la liberté d’expression, de presse, de religion et d’association. Des affaires historiques telles que Adler v. Board of Education (1952), Wieman v. Updegraff (1952) et Sweezy v. New Hampshire (1957) ont contribué à établir une doctrine constitutionnelle sur la liberté académique. Enfin, Keyishian v. Board of Regents (1967) a étendu les protections du premier amendement au monde universitaire, en statuant que les serments de loyauté obligatoires violaient à la fois la liberté académique et la liberté d’association.
Il est intéressant de noter que l’interprétation américaine de la liberté académique est actuellement, à certains égards, plus restrictive que le modèle allemand. L’article 5, paragraphe 3, de la loi fondamentale allemande affirme le « droit d’adopter des mesures d’organisation publique essentielles à la protection d’un espace de liberté, favorisant l’activité scientifique indépendante ». En revanche, les États-Unis mettent davantage l’accent sur les interdictions et donnent la priorité aux droits individuels plutôt qu’à l’autonomie institutionnelle.
Le « droit à l’erreur »
Malgré les variations locales, la liberté académique est fondamentalement liée à une vision commune de l’université qui défend la liberté de pensée, avec la rationalité et le pluralisme en son centre. Elle inclut le « droit à l’erreur » - le fait de comprendre qu’une opinion scientifique peut s’avérer incorrecte ne diminue en rien sa protection. Cela contraste fortement avec l’approche anti-scientifique qui considère la connaissance comme un outil de pouvoir au service d’une vérité prédéterminée et d’un objectif de domination.
La science autoritaire, guidée par des intérêts de pouvoir, cherche à réduire la place des sciences humaines critiques et des sciences sociales tout en élevant la religion. Elle tend à rejeter le travail interdisciplinaire, est exclusivement mathématisée et s’oriente vers un modèle d’État techno-utopique autocratique, centralisé mais dérégulé.
Depuis 1945, nous avons vécu dans l’illusion que la liberté académique était une condition indispensable à l’excellence scientifique. Cependant, nous avons récemment appris qu’il n’existe pas de lien systématique entre la liberté académique et l’innovation scientifique de pointe à l’ère des nouvelles technologies. Dans ces conditions, cette proposition plaide pour une nomination au prix Nobel de la paix, pour la première fois de son histoire, en reconnaissance de la liberté académique.
Les comités des prix Nobel de la science et de la paix partagent la responsabilité d’utiliser leurs prestigieuses plateformes pour défendre les valeurs scientifiques et démocratiques fondamentales. Ils sont particulièrement bien placés pour défendre la science humaniste et renforcer son importance pour les chercheurs, les étudiants et les sociétés civiles du monde entier. Depuis les années 1950, environ 90 % des lauréats du prix Nobel dans les domaines scientifiques sont des citoyens américains ou ont étudié et travaillé dans les prestigieuses universités américaines de l’Ivy League.
Alors que certains scientifiques américains contestent les actions de l’administration Trump devant les tribunaux, les universitaires du monde entier devraient être solidaires de leurs collègues pour résister à l’érosion de la science. Pour renforcer leurs efforts, ils ont besoin du soutien des comités du prix Nobel.![]()
Stéphanie Balme, Director, CERI (Centre de recherches internationales), Sciences Po
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.