À l’occasion de la Journée mondiale de la statistique, l’Indice Normandie montre comment des données comparables peuvent aider les responsables publics à repérer les risques, à comprendre les liens entre ceux-ci et à mieux cibler leur action. Sa dernière édition révèle notamment le recul de la Russie et la vulnérabilité énergétique persistante de l’Union européenne.
La statistique n’est pas une fin en soi. Pour un décideur public, elle est un moyen de prévoir, de comparer avec méthode et de choisir où agir. C’est particulièrement vrai lorsqu’il s’agit de paix et de sécurité. Une guerre ne reste pas confinée au territoire où elle éclate : elle peut bouleverser les prix de l’énergie et des denrées alimentaires, les échanges, les finances publiques, les migrations et les équilibres politiques. Pour comprendre ces effets, il faut regarder au-delà des événements les plus visibles.

C’est l’ambition de l’Indice Normandie, élaboré par le Service de recherche du Parlement européen (EPRS) en partenariat avec la Région Normandie et avec les données de l’Institut pour l’économie et la paix. Depuis 2019, il propose une photographie annuelle des menaces qui pèsent sur la paix et la démocratie. L’édition 2025, publiée en janvier 2026 et fondée sur les données disponibles fin 2025, conclut que le niveau mondial des menaces est le plus élevé observé depuis le lancement de l’outil. Elle met en évidence une détérioration générale : le score moyen mondial atteint 5,79, contre 5,74 en 2023-2024, dans un indice où les valeurs les plus basses signalent une plus forte exposition aux risques et où 10 est le meilleur score.

Pourquoi un indice pour les décideurs ?
Aucun chiffre unique ne peut résumer toute la réalité d’un pays. Mais un ensemble cohérent d’indicateurs peut révéler des tendances et rendre visibles des fragilités. Il peut aider à comparer les situations dans le temps et entre régions. Les indices composites servent ainsi de repères et de systèmes d’alerte : ils organisent l’information et peuvent signaler les domaines qui méritent une analyse plus approfondie. Ils ne prédisent pas mécaniquement une guerre et ne remplacent ni l’expertise ni le jugement politique.
L’Indice Normandie répond à un besoin concret de l’action extérieure de l’Union européenne. Il traduit en éléments mesurables les menaces identifiées dans la stratégie globale de l’UE et la boussole stratégique. Il ne vise pas à distribuer des médailles aux pays « pacifiques », mais à identifier les risques et mieux comprendre les besoins de résilience. Il fournit une base empirique pour les débats au sein du Parlement européen et avec ses partenaires institutionnels, lui permettant un meilleur contrôle démocratique des priorités d’action extérieure.
Comment le construisons-nous ?
L’édition 2025 compare 137 pays et l’UE-27, traitée comme une entité à part entière. Elle suit onze dimensions du risque pour la paix, en s’appuyant sur neuf des onze menaces recensées par la stratégie globale de l’Union (terrorisme, menaces hybrides, crises économiques, insécurité énergétique, conflits violents, changement climatique, cyber-insécurité, États fragiles, désinformation, armes de destruction massive). Faute de données mondiales homogènes sur la criminalité transfrontalière, la criminalité est estimée à partir du taux d’homicides et de la mesure de sa perception. Les menaces hybrides, parce qu’elles combinent plusieurs phénomènes, sont appréhendées à travers leurs différentes composantes plutôt que par une mesure isolée. L’indice intègre aussi les menaces sur la démocratie, la qualité des processus démocratiques étant une dimension centrale de l’action extérieure européenne.
Pour chaque domaine, l’EPRS retient un ou plusieurs indicateurs représentatifs, choisis à partir de travaux officiels et universitaires et en fonction de la disponibilité des données. Les sources comprennent notamment les Nations unies, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’Union internationale des télécommunications, Varieties of Democracy (V-Dem) et l’Institut pour l’économie et la paix. Certains domaines reposent sur des indicateurs composites spécifiquement conçus pour l’Indice Normandie, notamment pour mesurer l’insécurité énergétique, la crise économique et la criminalité.
Les résultats sont convertis sur une échelle commune : pour chaque dimension, un score de 10 correspond à l’absence de risque mesuré et un score de 0 à une menace grave. Les domaines ont un poids égal dans le résultat final. Cette règle rend le calcul lisible et évite qu’un seul type de menace domine automatiquement l’ensemble. Elle n’efface toutefois pas les choix méthodologiques : le choix des indicateurs, la qualité inégale des données et les délais de publication influencent ce que l’on peut observer. Le classement doit donc être lu en fonction des profils détaillés des pays, des évolutions annuelles et des études de cas qui l'accompagnent, et non pas isolément.
Ce que les chiffres disent sur la guerre en Ukraine, la Russie et l’énergie
La guerre d’agression contre l’Ukraine, les crises multiples du Moyen Orient, la rivalité géopolitique, la militarisation et les menaces hybrides contribuent à la dégradation de paix globale qui ont une répercussion aussi dans le domaine de la sécurité énergétique de l’Union européenne.
La Fédération de Russie a perdu 16 places en 2025, pour se retrouver au 124e rang. L’étude relie cette chute à une résilience fragilisée par les conditions économiques défavorables et l’incertitude liée à la guerre en Ukraine. Les effets des sanctions et les difficultés internes se font davantage sentir à mesure que la guerre se prolonge. Les indicateurs énergétiques apportent un éclairage concret: les recettes russes d’exportation de pétrole et de produits raffinés ont fortement reculé à l’automne 2025, sous l’effet conjugué de la baisse des volumes et des prix. Ce signal ne résume pas à lui seul la situation russe, mais il permet de relier les évolutions du secteur énergétique aux contraintes budgétaires et à la capacité de l’État à soutenir son effort de guerre. L’indice invite ainsi à dépasser une lecture purement militaire du conflit.
L’énergie éclaire aussi la situation européenne. Dans le classement général, l’UE-27 reste au 10e rang mondial, mais demeure plus exposée que la moyenne mondiale à l’insécurité énergétique, où elle se retrouve au 129e place mondiale. L’invasion de l’Ukraine ainsi que la guerre en Iran et Moyen Orient ont contribué à la baisse généralisée du score mondial dans cette dimension, rappelant que la dépendance aux approvisionnements et aux infrastructures ainsi que les choix de politique énergétique ont des conséquences directes sur la sécurité. Une même crise relie donc plusieurs domaines : énergie, économie, commerce et résilience politique.

Un outil pour meilleures décisions politiques
La valeur d’un indice ne réside pas seulement dans son classement final. La version interactive permet de comparer les pays, les régions, les périodes et les menaces prises séparément. Les études de cas complètent les données chiffrées par le contexte national, les nouvelles sources d’insécurité et les formes de soutien européen. Un résultat peut ainsi conduire à demander pourquoi un pays a progressé, quelle vulnérabilité persiste, ou quel instrument d’action politique, au niveau européen ou national, serait le plus adapté.
Célébrer la statistique, c’est aussi reconnaître ses conditions de production et ses limites. Cela nécessite des sources vérifiables et une méthode cohérente, mais aussi des définitions explicites et une lecture attentive du contexte. Les chiffres ne décident pas à la place des responsables publics. Ils peuvent cependant réduire les angles morts, mettre à l’épreuve les intuitions et rendre les choix plus transparents. Dans un monde où les menaces se renforcent mutuellement, disposer d’une mesure commune et intelligible est déjà une capacité d’action.
Une nouvelle édition de l'Indice Normandie sera disponible début 2027.
Eric Pichon et Branislav Staníček,
Service de recherche du Parlement européen